Sur le thème des fleuves la Folle Journée de Nantes est toujours à flots

Il y a eu, on le sait, un automne de turbulence, après la renonciation à toutes ses fonctions de René Martin, le concepteur d’une Folle Journée qui a désormais plus de 30 ans. L’affaire est entre les mains de la justice, je n’ai donc aucune raison de m’exprimer là-dessus. Reste que le show continue, que les artistes sont là, et aussi, quoiqu’on en dise, les spectateurs.

Des saxophones à “La folle journée” © Christophe Bee



Il semble d’ailleurs, mais nous en saurons plus dimanche, que le principe de la Folle Journée ne soit nullement menacé. En attendant, de ce mercredi d’ouverture où, comme tous les ans, les concerts, moins nombreux (23 seulement à partir en gros de 17 heures, mais avec, comme tous les ans, une extension bienvenue dans les villes de l’agglomération nantaise; sans compter que la semaine dernière divers artistes étaient allés jouer dans des villes de la région des Pays de Loire), voyaient le public de nouveau présent, un peu inquiet peut-être, même si on ne relevait rien qui méritât cette inquiétude. Tout était en place, les salles fonctionnaient, on pouvait se restaurer, les artistes étaient accueillis, quant à moi j’eus même des sueurs froides en ayant égaré une belle écharpe à laquelle je tenais, elle avait été dûment portée à un service d’objets trouvés dont j’ignorais l’existence et elle me fut rendue avec la plus grande courtoisie, preuve de l’efficacité absolue de l’organisation désormais si bien rodée qu’on finirait par oublier l’énormité du projet et de tout ce que peut cacher, en termes de maintenance, cette “folle semaine”

Les fleuves donc: thème défini par René Martin lui-même avant sa renonciation. Et qui ne fut pas remis en cause. J’avais choisi pour ce premier jour -car le thème, on le verra sans doute plus tard, est un peu lâche- de m’en tenir à la proposition. Avec par exemple un des plus majestueux d’Europe, présenté par Dana Ciocarlie, le Danube mais à vol d’oiseau. La pianiste d’origine roumaine et qui vit en France nous expliqua que son nom, Ciocarlie, signifiait “alouette” en roumain et elle nous joua d’entrée un joli thème de musique populaire intitulé justement “alouette”. Ensuite, étape par étape, ce “Danube à vol d’oiseau” qui commençait par la “Mélodie hongroise “ de Schubert car il faut bien qu’un fleuve, on le prenne à sa source, avec un Schubert qui, autrichien, regardait la Hongrie comme un pays rêvé.

Des mains © Mickaël Liblin

En fait c’est dans l’empire austro-hongrois que Ciocarle puisait l’évolution de son programme avec, par exemple, une valse d’un Serbe, Iosif Ivanovici, “Valse du Danube” donc qui, outre qu’elle était à l’époque aussi populaire que celle d’un Danube plus bleu, ressemble furieusement à la fameuse valse de Chostakovitch, et l’on comprit que c’était Chostakovitch le plagiaire. Deux chants et danses de Valachie, assez orientaux -la Valachie, région où la Bulgarie et la Roumanie se rejoignent avec le Danube comme frontière mais le compositeur, Pal Constantinescu, est roumain, sans doute bridé par le communisme. Puis les Six danses bulgares de Bartok, venues des Mikrokosmos: elles sont asymétriques, nous explique Ciocarle, contrairement aux roumaines, “c’est comme si on dansait avec une jambe plus courte et une jambe plus longue”. En plus c’est du Bartok. Au final la 1e Rhapsodie Roumaine d’un Georges Enesco de 17 ans (qui était élève alors au Conservatoire de Paris) et qui, poème symphonique luxuriant, en fit cette transcription 40 ans plus tard. Magnifiquement défendue par Ciocarle.

Il y eut des bis: une version franco-roumaine d’ “Alouette, gentille alouette”; et deux vraies “danses roumaines” de Bartok, sur deux pieds égaux, donc.

Dana Ciocarle est une grande pianiste.

Encore plus de saxophonistes © Christophe Bee

Et Gaspard Dehaene l’est déjà. Il a de qui tenir, c’est le fils d’Anne Queffélec. Mais, ayant pris (on le suppose) le nom de son père, il a soif, et c’est tant mieux, d’exister par lui-même. Il joue les Jeux d’eau de Ravel (un des piliers du répertoire de maman) en y imposant sa marque, nette, pas du tout debussyste, marquant telle note, soulignant tel accent. Le thème était “De la Seine au Rhin: nocturne romantique” Et le contraste est fulgurant entre cette Seine où brille en dernier lieu la 1e Valse-Caprice de Fauré (que je n’aime pas beaucoup et qu’il joue plus Wagner que Proust, sans vraiment la dérision salutaire) et ce Rhin (deux des Phantasiestücke de Schumann, Des Abend (le Soir) et In der Nacht (Dans la nuit. Très emportée) où tout à coup les humeurs sombres hantent les rives. On avait ouvert avec un Florent Schmitt (compositeur au purgatoire à cause de son attitude pendant l’Occupation) très beau, sur un thème simple et grave et l’on rêvait sur ce En rêvant des canotiers de Caillebotte, même avec la pièce suivante de Mel Bonis, Au crépuscule, mais alors un crépuscule de pleine lune qui ressemble à un après-midi ensoleillé.

Le Rhin avait-il cours après ces Schumann? Le merveilleux Auf dem wasser zu singen, un de mes Schubert préférés, supérieurement transcrit par Liszt et supérieurement joué par Dehaene, où les voix se démultiplient comme les bras d’une rivière où l’on chante, et, plus tourmenté, Aufenthalt (Séjour). Dehaene trichera d’ailleurs en achevant son voyage à Venise: la Barcarolle de Chopin, très bien articulée dans un esprit de clarté très français. La barcarolle, on le sait, est un chant de gondolier, le Grand Canal n’est pas un fleuve. Mais tous les petits canaux annexes sont appelés à Venise “rios”, qui se traduit en espagnol par “fleuve” ou “rivière”, donc, après tout, dans ce grand mélange que sont les langues latines, Dehaene, finalement, n’avait pas tort.

On avait commencé du côté tchèque, dans l’ombre de la Vltava, la Moldau donc qui traverse Prague. Deux trios, un de Fibich, compositeur contemporain de Dvorak mais moins talentueux (musique sans vrai nerf) et un de Dvorak, justement, le Dumky, gorgé de thèmes magnifiques où l’on voit la rivière entre les ombres et les soleils de la forêt éclairée de traits d’argent, où se nichent de châteaux non de Dracula mais de quelque baron ruiné au milieu de bois touffus; joués donc par le Trio Zeliha, dont on sent évidemment qu’ils ne sont pas tchèques mais ils font des efforts désespérés pour faire croire que si.

Peut-être demain reviendrai-je vers la Loire.




La Folle journée de Nantes: 1er jour.

Concert du Trio Zeliha: oeuvres de Fibich et Dvorak.

Concert de Gaspard Dehaene, piano: oeuvres de Schmitt, Bonis, Ravel, Fauré, Schumann, Schubert-Liszt, Chopin.

Concert de Dana Ciocarle, piano: oeuvres de Schubert, Ivanovici, Ciocarle, Contantinescu, Bartok, Enesco.




Précédent
Précédent

La “Folle journée de Nantes” 2: du traitement d’un fleuve

Suivant
Suivant

Victor Demarquette, Clément Pottier, Romane Belliot: pousses majeures.