Victor Demarquette, Clément Pottier, Romane Belliot: pousses majeures.

De Beethoven à la mélodie française le chemin est obscur. Mais ce ne fut pas cela, l’important. Ce furent les interprètes, ces jeunes pousses qui vont vite grandir et seront demain le meilleur de la musique de notre pays. Concert intime mais salle pleine: c’était à Cortot la semaine dernière.


Victor Demarquette au piano et l’orchestre Etésias © Yanis Saglio



J’étais venu pour Victor Demarquette. Je ne connaissais pas les autres, honte à moi. Victor, avec qui j’avais bavardé à Beauvais (chronique du 26 octobre dernier), était déjà alors dans l’enjeu de ce concert à Cortot, un monument du concerto, le 3e de Beethoven, peut-être pas le plus difficile mais, tout de même, hanté par tous les grands maîtres, morts ou vivants, qui l’ont défendu. 20 ans, s’attaquer à cette oeuvre de 35 minutes (c’est déjà long), qui est déjà, contrairement aux deux premiers, encore marqués par Mozart (voire: le numéro 1 quand même moins), un Beethoven en marche, les deux suivants montrant le 4e la face lunaire (elle existe aussi chez Beethoven) et le 5e la face solaire du maître de Bonn: Victor Demarquette qui est, quand on apprend à un peu le connaître une tête aussi bien faite que les doigts sont bien pleins, ne voulait pas le rater, ce rendez-vous, et on le sentait au léger trac des premières mesures (pas toujours limpides, un peu trop précipitées) mais le trac, Sacha Guitry le rappelait, cela vient avec le talent. Et le talent, évidemment, était là.

D’abord dans la sûreté absolue du virtuose, limpidité du phrasé, clarté des lignes, son justement projeté eu égard à cette salle de dimension modeste, comme -et le petit effectif de l’orchestre y aidait- si nous assistions à un concert privé à l’époque de Beethoven où le maître, jouant dans des salons (plus grands? Pas sûr), savait doser exactement le poids des notes pour donner sa clarté et sa transparence à celui des cinq concertos, au-delà de Mozart, de l’écriture la plus classique ou, plus exactement, la plus proche de Bach. Il y avait dans le jeu de Demarquette un peu de l’esprit des Partitas, avec, cependant, une main gauche puissante et parfois inattendue, faisant entendre des petits détails qu’on n’entend pas forcément d’habitude. Le mouvement lent ayant un côté très Wanderer (Voyageur) et le dernier articulé comme de nouveau du Bach, Demarquette se dandinant parfois dans un esprit où la musique de Beethoven eût été celle d’une rave.

Les mêmes © Yanis Saglio

Le garçon était accompagné par un chef à peine plus vieux, Clément Pottier, 23 ans, à la tête du, tout jeune aussi, orchestre Etésias -dont la première violon, Emilie Moreau, est aussi la co-première violon de l’Orchestre français des Jeunes. Ils avaient commencé par une symphonie de Gossec, la 5e de l’opus 12, daté de 1769, où la référence à Haydn pouvait se rappeler mais surtout, même si l’effectif d’Etesias manquait de densité (cela se sentait moins dans le Beethoven, peut-être parce que j’étais plus attentif au soliste et que ma mémoire compensait d’instinct les limites d’une formation de chambre), faisait entendre un de ces représentants (à la belle longévité puisqu’il mourut en 1829, à 95 ans, ayant traversé tous les régimes) d’une époque de transition, en France en tout cas, où l’on croisa, d’abord dans l’ombre de Gluck puis, justement, de Beethoven, Gossec donc, Philidor, Grétry, Lesueur, Méhul, avant les débuts d’Auber et de Boïeldieu. Premiers assauts d’un romantisme qui ne sait pas encore qu’il va s’appeler ainsi.

Pottier, qui est aussi, malgré son jeune âge, l’assistant de Marc Minkowski à Bordeaux, a déjà, au-delà de ses qualités de musiciens, une très grande élégance de gestes qui est presque ce qui fera dire au grand public: “Ah! oui, c’est un chef” -et qui n’est évidemment pas de s’agiter dans tous les sens. Cela, on le sent vite…

Et toujours Clément Pottier de dos. Damned! © Yanis Saglio

Romane Belliot, elle, se signalait à l’inverse par une discrétion du geste qui pouvait nous surprendre, n’était que les membres du choeur lui répondaient aussitôt avec une grande musicalité. Et Pottier nous disait tout le bien qu’il pensait de ses qualités de musiciennes, d’autant qu’on le retrouvait, si l’on peut dire, “juge et partie”, puisqu’il chantait à son tour dans le pupitre des ténors. Six mélodies françaises où brillaient plus spécialement les deux de Fauré, un Madrigal charmant et Les Djinns, superbes dans cette lecture syncopée du poème d’Hugo. Un très beau Gounod aussi, très mélodique, L’ Absent. Je ferai plus de réserve, outre ce Debussy de jeunesse, Nuit d’étoiles, où l’esprit debussyste n’est guère encore présent, sur les deux Reynaldo Hahn tirés des 12 Rondels: La nuit et Le jour. Je n’ai jamais été un grand fan de Reynaldo Hahn.

Vctor Demarquette tenait le piano.

Mais en bis, avec un lyrisme auquel une Romane Belliot sortie de sa réserve insuffla une infinie puissance, une mélodie inconnue, au caractère, me semblait-il, discrètement breton: bingo! C’était une merveille de souffle et d’étrangeté due à Paul Ladmirault, Breton de Nantes et du Morbihan, auquel, ai-je cru comprendre, Belliot est apparentée. Un de ces grands musiciens français que la France ignore -nous n’aimons pas qu’on soit trop régional, comme Ladmirault, Séverac, Cras, d’Indy, Emmanuel et bien d’autres. Chère Romane Belliot, faites-nous un concert “tout Ladmirault”; et, même si c’est en Bretagne, je ferai le voyage, en diligence s’il le faut.

Choeur et orchestre Etesias, direction Clément Pottier avec Victor Demarquette, piano: Gossec (Symphonie n° 5 opus 12) Beethoven (Concerto pour piano n° 3) Mélodies pour choeur de Gounod, Fauré, Hahn, Debussy et Ladmirault. Salle Cortot, Paris, le 19 janvier.













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