Valentina Igoshina, la “protégée” de Lugansky
Suite des “cartes blanches” au conservatoire Rachmaninov de Paris, selon le principe déjà défini ici (voir ma chronique du 22 novembre 2025) d’une “carte blanche” donnée à de grands artistes pour en faire découvrir d’autres, tout jeunes ou parfois moins connus. Ainsi de Nikolaï Lugansky “adoubant” Valentina Igoshina.
Valentina Igoshina © Evguenia Chapaïkina
Salle très remplie, il fallut rajouter des chaises. Car Valentina Igoshina semble très connue en Russie. Beaucoup moins chez nous, et Lugansky a eu raison de nous la présenter. Il n’était pas là, retenu à Dubaï (quelqu’un dit “quelle chance!”, quelqu’un d’autre répond “pas sûr”), mais il a écrit un mot qu’on nous traduit, où il nous vante la jeune femme (approchant quand même de la cinquantaine et qui a déjà une belle carrière derrière elle), “dont la sonorité captive par sa sincérité, sa force”. Nous en jugerons donc.
Igoshina, formé au fameux conservatoire Tchaïkovsky de Moscou, et qui a remporté pas mal de prix (au concours Chopin de Varsovie, au Reine-Elisabeth de Bruxelles) a aussi enregistré, des Russes (Moussorgsky, Chostakovitch) et des non (Schumann, Chopin justement) Elle a joué un peu partout, un peu chez nous, mais, de tous ces pianistes venus de Russie et qui continuent (un peu moins, on sait pourquoi) d’investir les salles de concert, ce n’est pas son nom qui revient en priorité. Pourquoi? Mystère. Car même si l’on peut faire quelques réserves sur son jeu (j’anticipe), Lugansky a tout de même de l’oreille et du jugement.
© Evguenia Chapaïkina
Evidemment, en tant qu’insupportable Français qui critique tout, je m’étais un peu interrogé sur le programme: Beethoven et Chopin. C’est-à-dire les deux compositeurs même dont on nourrit (en force) tous les apprentis pianistes quand on se rend compte qu’ils ont des doigts. Bien sûr l’auditeur est toujours content de les entendre. Mais la découverte, la surprise?
Et cependant avec Beethoven on était entre les deux. Il y avait le choix : des sonates hyper-célèbres, des sonates peu connues. Igoshina a choisi la 31e. Donc l’avant-dernière, grandiose, imposante (moins que la Hammerklavier) Son plein, sens des nuances, phrase qui se déploie avec justesse. On note très vite que c’est un Beethoven encore conquérant, qui cultive son image de force qui va, malgré l’âge, au contraire de certaines versions plus… métaphysiques. Les premiers accords du scherzo virent un peu au brutal mais c’est aussi la salle, assez petite, qui sature le son (il faudrait que les pianistes apprennent à l’apprivoiser) Le mouvement lent, avec sa double fugue (ou son unique, interrompue et reprise) est bien conduit mais on a le sentiment (oh! diffus) qu’Igoshina est un peu collée aux notes, moins passionnée par la douceur que par la puissance. Disons qu’elle fait le “job”, très bien, mais sans aucun écart ni fantaisie (il y a, et c’est un exemple, sur You Tube, un autre Russe qui s’exila, Vladimir Ashkenazy tout jeune, écoutez-le, c’est admirable)
© Evguenia Chapaïkina
Cela se confirmera avec Chopin. Le choix est fort judicieux, diverses oeuvres prises dans les formes diverses qu’a explorées le compositeur franco-polonais. A commencer par la Polonaise opus 53 “Héroïque” Sous les doigts d’Igoshina elle est davantage emportée, pas assez sculptée, Chopin rejoignant Beethoven. Il y a presque quelque chose de guerrier et le second thème rappelle un peu trop le grondement du canon.
Les deux Nocturnes opus 27 vivent vraiment quand le piano hausse le ton. C’est le cas du second dont le début est un peu sans relief. Le premier, lui, prend peu à peu son ampleur, Igoshina plus à l’aise dans les grands élans que dans le murmure. La Fantaisie Impromptu, prise un peu rapidement, presque trop ostensiblement virtuose, trouve là aussi dans la seconde partie de belles articulations, de jolies nuances, une attention à chaque note qui sonne avec élégance. Ce sera encore plus sensible dans la Barcarolle, oeuvre difficile, dont il faut trouver le chemin, aussi bien dans les élans de poésie que dans la passion qui leur succède, avec ces voix entrecroisées qu’il faut faire entendre. Pour finir, trois Valses (opus 18, 34 n°2 , 42), claires, élégantes, aux subtils rebonds. Mais dois-je avouer que j’ai toujours été un peu insensible à ce cycle?
Igoshina sera généreuse en bis. Un Rachmaninov en entrée -comment un Russe pourrait-il rester longtemps sans jouer Rachmaninov? Le Prélude opus 23 n° 5, trop brutal là aussi. Puis retour à Chopin, encore une valse. Et enfin la surprise, la 1e Gymnopédie d’Erik Satie: inhabituel sous les doigts d’une pianiste russe et d’ailleurs le balancement qui fait tout le charme de l’oeuvre n’est pas parfaitement rendu. Mais le centenaire de la mort de Satie étant passé assez inaperçu dans son propre pays (Ravel a tout emporté!), on aura été touché par cet hommage.
Valentina Igoshina: une pianiste de talent, un peu trop sage. Question d’école?
Valentina Igoshina, piano: Beethoven (Sonate n° 31 opus 110) Chopin (Polonaise n° 6 “Héroïque”; 2 Nocturnes opus 27; Fantaisie Impromptu opus 66; Barcarolle opus 60. Trois Valses) Conservatoire Rachmaninov, Paris, le 16 janvier.