“Werther” à l’Opéra-Comique: Pene Pati ou le triomphe du suicidé

Le “Werther” de Massenet triomphe à l’Opéra-Comique, marquant la prise de rôle sur scène du ténor qui monte -ou qui est déjà très haut- Pene Pati. Et l’on y remarque aussi deux excellentes chanteuses françaises en Charlotte et Sophie: Adèle Charvet et Julie Roset. Raphaël Pichon dirige; et c’est aussi un bonheur!


Le dernier baiser de Werther (Pene Pati) et Charlotte (Adèle Charvet) © Jean-Louis Fernandez



Il y a à l’Opéra-Comique une coutume bien ancrée, et depuis longtemps (le Théâtre des Champs-Elysées commence aussi à s’y mettre) : une conférence offerte à tous sur l’oeuvre qui va être jouée et qui, dans le cas de “Werther”, était assurée par l’excellente Agnès Terrier, dramaturge du théâtre. Car ce “Werther” auquel Massenet tenait particulièrement (avec raison, c’est peut-être son chef-d’oeuvre) eut quelque souci au démarrage. Massenet l’avait écrit pour l’Opéra-Comique de l’époque mais Léon Carvalho, qui dirigeait le théâtre, refusa l’oeuvre, qu’il trouvait trop triste, laissant Massenet fort décontenancé. Puis le théâtre lui-même brûla complètement le lendemain. Massenet se consacra à d’autres ouvrages, “Werther” perdu dans un tiroir.

Mais voici qu’entretemps “Manon” triomphait à Vienne. Le directeur de l’Opéra fit savoir à Massenet que s’il avait une autre oeuvre à lui proposer en exclusivité… et Massenet sauta sur l’occasion, ressortant ce “Werther” qui, traduit en langue allemande, fut créé triomphalement lui aussi dans la capitale autrichienne. Il fut même ensuite représenté à Weimar dans la ville même de Goethe, l’auteur du roman. C’est alors que Carvalho, s’étant rendu compte de son erreur, l’accueillit dans le nouvel Opéra-Comique, où il rencontra un succès moyen (on était en 1893) avant d’être rejoué dix ans plus tard où, là, il commença aussi chez nous sa brillante carrière.

Werther (Pene Pati), salle déserte © Jean-Louis Fernandez

D’où serait venu cette provisoire désaffection? Peut-être tout simplement des différences de mentalité religieuse (même si l’Autriche est aussi catholique) qui firent qu’un suicide (même proposé hors champ par Massenet mais qui est sinon le sujet du moins l’aboutissement de “Werther”) choquait encore les consciences françaises marquées par le catholicisme. Massenet lui-même le suggère dans les derniers mots de Werther mourant où il parle à Charlotte de sa sépulture, “au fond du cimetière (où) il est deux grands tilleuls”. Et d’ajouter (car à l’époque les cimetières étaient encore liés aux églises) “Si cela m’était refusé, si la terre Chrétienne (comprenez: catholique) est interdite au corps d’un malheureux…” demandant à la jeune femme de l’enterrer alors “dans le vallon solitaire” où, si le prêtre passe auprès de la pierre tombale, il pourra détourner le regard…

Dans les “Lettres persanes” Montesquieu (cité dans le programme) écrit ceci: “Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes” Là aussi il faudrait différencier protestants et catholiques si l’on en juge par Goethe et Schiller qui n’hésitent pas à mettre en scène des suicides, dès cette fin du XVIIIe siècle où c’est inimaginable en France comme en Espagne ou en Italie. Et quand, dans les années du romantisme, surgit la question du poète suicidaire, c’est le “Chatterton” de Vigny, un Anglais donc, qui a réellement existé, au point que le suicide -pur, si l’on peut dire- n’apparaîtra vraiment dans l’imaginaire français (si je ne me trompe pas) qu’avec “Madame Bovary” (et ce sera une partie du scandale) soit le XIXe siècle largement entamé (1856)

Charlotte (Adèle Charvet) et Albert (John Chest) © Jean-Louis Fernandez

Tout cela dit car la question du désespoir de vivre est au coeur de “Werther” -celui de Goethe comme celui de Massenet- mais, Goethe oblige, d’abord comme le symbole d’un mal-être inhérent au romantisme et à tout ce qu’il véhicula, de chefs-d’oeuvre et d’un état d’esprit, sombre et ténébreux, d’un goût pour le drame ou la tragédie, sans que cela impliquât nécessairement, loin de là, de se donner la mort (à l’exception d’un Nerval) Or si Werther, un livre à la main, poète, épris d’autres poètes (Klopstock), traîne cette difficulté de vivre, c’est d’abord, dans la production de l’Opéra-Comique, un amour désespéré (raison à la fois plus triviale et plus immédiate) qui va le conduire au suicide. Et si Pene Pati a plus le physique d’un rugbyman heureux que d’un amoureux dépressif, dès qu’il chante, dans cette voix aux aigus dorés qui, jamais, ne poussent la note (ces magnifiques pianissimis de fin de phrase), passent aussitôt la tristesse et la solitude d’un être qui sent le bonheur si près de lui mais séparé par une barrière invisible et infranchissable. Et cette barrière se nomme le devoir, celui de Charlotte qui, malgré son amour pour Werther (c’est, nous rappelait Terrier, la différence entre Goethe et Massenet: chez Goethe l’amour de Werther est à sens unique), reste fidèle à celui que son père a choisi pour elle.

Werther (Pene Pati) et Sophie (Julie Roset) © Jean-Louis Fernandez

Ainsi, dans cette mise en scène de Ted Huffman qui, de prime abord, paraît bien trop simple -le plateau nu, une salle avec quelques chaises, une table que l’on dresse pour un repas réunissant famille et amis, et plus tard un arbre de Noël que la jeune Sophie s’obstine à décorer)-, c’est le contraste entre cette tranquillité d’un foyer, celui du bailli (même si, parfois, s’ombre de tristesse aussi ce personnage où la mère décédée, laissant de jeunes enfants, fait sentir son absence), et le visiteur terrassé par la solitude, avant même de l’être par l’amour, qui nous saute au regard. Werther-Pati, dans son grand manteau, est toujours en retrait, toujours, sur le plateau, là où les autres ne sont pas. Et parfois caché, immobile, presque absent à lui-même, alors que tous les autres s’agitent à des tâches quotidiennes, triviales même, mettre le couvert, apprendre un chant, remplir d’eau une carafe, servir la soupe, traîner un sapin.

Mise en scène finalement assez proche de celle de Christof Loy au Théâtre des Champs-Elysées (chronique du 24 mars dernier), mais plus dépouillée encore (on ne peut guère faire les pieds au mur avec “Werther”) sinon que Benjamin Bernheim (tous les grands ténors d’aujourd’hui veulent chanter ce rôle, ce qui explique Pati après Bernheim, Kaufmann ou Beczala) était un Werther vraiment neurasthénique et même dépressif face à une Marina Viotti qui résistait le plus longtemps possible à ses propres sentiments. Avec Ted Huffman un baiser brûlant réunit tout de suite Werther et Charlotte avant que le retour inopiné du fiancé, Albert, ne précipite le désespoir de Werther et d’abord sa fuite.

La mélancolie du Bailli (Christian Immler) au milieu de ses enfants © Jean-Louis Fernandez

“ Werther écrase un peu Charlotte” disait une dame à l’entr’acte en référence à la voix somptueuse de Pene Pati. “Attendez un peu, lui répondait un de mes confrères, l’acte III est celui de Charlotte” Et même le dernier, la mort de Werther. Portés par une Adèle Charvet brûlante et douloureuse, qui se donne à fond telle une héroïne verdienne, et d’abord dans l’air des Lettres, sublime, et c’est une magnifique idée qu’elle les lise à terre, recroquevillée sur ces morceaux de papier où Werther lui envoie sa solitude et sa douleur (“Je vous écris / De ma petite chambre / Un ciel gris/ Et lourd de décembre / Pèse sur moi comme un linceul / Et je suis seul, seul, toujours seul!”) On pense d’ailleurs (y avais-je jamais pensé?) à un autre air de la Lettre, un peu antérieur, celui de Tatiana dans l’ “Eugene Oneguine” de Tchaïkovsky (que l’on reverra, coïncidence, dès lundi prochain à l’Opéra-Garnier dans une nouvelle mise en scène), autre histoire d’amour sacrifié sous une forme de suicide qu’on pourrait appeler, reprenant le titre du magnifique film de Claude Sautet, “Un coeur en hiver”.

Très bons autres rôles, l’excellent Albert de l’Américain John Chest (à la parfaite diction française), la charmante Adèle Charvet en Sophie, petit oiseau à la voix cristalline, trop jeune pour comprendre ce qui se joue (ce qu’a compris Albert); un Bailli de qualité, celui de Christian Immler (à la prononciation française un peu désuète), et les deux amis, le Johann de Jean-Christophe Lanièce et le Schmidt de Carl Ghazarossian, celui-ci, ténor, ayant moins de projection que son camarade baryton, ce qui déséquilibre un peu leur duo.

La préparation de Noël. Werther absent © Jean-Louis Fernandez

L’autre triomphateur, j’aurai garde de l’oublier, étant Raphaël Pichon à la tête de son orchestre Pygmalion. Au contraire d’un Massenet trop souvent “joué suave”, avec douceur et joliesse (au risque de la mièverie), Pichon choisit d’y mettre le drame (qui est vraiment dans l’orchestration), rattachant Massenet à la grande tradition symphonique française de ce temps-là, parfois Chausson, parfois Franck ou Magnard, parfois Fauré dans les élégies, des compositeurs qui ont aussi entendu Wagner. C’est magnifique, spectaculaire, aussi dramatique qu’un grand Verdi, coups du destin compris, et cela explique peut-être que Debussy, qui avait été assassin en 1893 (comme il savait l’être) ait -étonnamment, voire comiquement- totalement changé d’avis à la reprise de 1903.

Et l’on gardera en mémoire l’image de cette masse repliée dans la mort, au milieu d’un espace nu, Charlotte partie chercher du secours: Pene Pati en gladiateur blessé comme une statue antique, ayant perdu son combat contre le destin.



Werther” de Jules Massenet, mise en scène de Ted Huffman, direction musicale de Raphaël Pichon, Opéra-Comique, Paris, jusqu’au 29 janvier.

Diffusion ce soir 23 janvier sur Arte TV et qui y restera disponible plusieurs mois.

Ce spectacle de l’Opéra-Comique est en coproduction avec les opéras de Rennes, de Nantes et d’Angers. Il sera donc donné dans ces trois établissements la saison prochaine mais les dates ne sont pas encore connues.

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