Beethoven et John Adams à la Biennale du Quatuor à cordes (avec orchestre!)
Concert final passionnant de cette 12e Biennale du Quatuor à cordes à la Philharmonie de Paris, organisée, donc, tous les deux ans, et qui voit défiler pendant une dizaine de jours grands anciens et jeunes pousses, marquant, dans l’extrême profusion des jeunes quatuors, un renouveau (ou peut-être une continuité mais élargie au monde entier) de ce genre exigeant, dont le répertoire occupe le plus élevé, et aussi le plus intime, de l’inspiration des compositeurs.
Les membres du quatuor Ebène: Y. Okamoto, G. Le Magadure, P. Colombet et l’ “invité”, L.Marfaing encadrant la cheffe, K. Poska © Matthieu Joffres
Les Hagen (qui prennent leur retraite cette année), les Casals, le Quatuor de Jérusalem mais aussi les Arod, les Belcea, les Isidore, les Dutilleux, les Bela, les Tana, les Magenta ou encore les Leonkoro. Ils sont parfois de la même famille (les Saad du Quatuor Galilée) ou essentiellement d’un pays (les Tchèques du Quatuor Pavel Haas, en hommage à un compositeur déporté et assassiné à Auschwitz) mais avec souvent une “pièce rapporté” (un Asiatique au milieu d’Européens) Universalité de la musique, et aussi solidarité des musiciens, comme on l’a constaté lors de ce dernier concert où le Quatuor Ebène était rejoint par l’0rchestre français des Jeunes dont je vous ai parlé récemment avec éloge (chronique du 13 décembre dernier)
L’Orchestre français des Jeunes © Matthieu Joffres
Je m’explique (multiplement) Des Ebène qui traduisent exactement (à moins que je me sois appuyé sur leur exemple!) ce que j’ai tenté de démontrer: à Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure (les violons) et à Marie Chilemme (l’altiste), 3 Français, s’est joint depuis deux ans le Japonais Yuya Okamoto (ancien deuxième prix du Reine-Elisabeth) Mais il y a mieux: Marie Chilemme avait déclaré forfait (retenue, comme on dit, par la perspective d’un heureux événement, ce qui ne l’empêchait pas d’être dans la salle et d’applaudir à tout rompre ses camarades) et elle fut remplacée par Laurent Marfaing, l’altiste du prestigieux Quatuor Modigliani (que venait applaudir aussi ses camarades)
Il est vrai qu’en-dehors de toute amitié, de toute solidarité, le programme intriguait et, plus, se révéla passionnant. Même dans l’oeuvre initiale, un vrai quatuor à cordes, le 8e de Beethoven, le deuxième des Razoumovsky, un peu au large dans une Philharmonie bien remplie (j’avais la chance d’être assez proche d’eux), chef-d’oeuvre qui, comme ses deux camarades, suscitèrent un peu (c’est un euphémisme) d’incompréhension de la part des contemporains. A quoi Beethoven, blessé mais sûr de lui, répondit “Ce n’est pas pour vous, c’est pour les temps à venir”. Aussi par son ampleur (35 minutes). Mais, de ces quatuors dédiés au comte Razoumovsky, ambassadeur de Russie à Vienne, il y avait heureusement des admirateurs, dont Ignaz Schuppanzigh, violoniste et admirateur de Beethoven et qui créa donc, avec son quatuor, plusieurs oeuvres du maître…
Le quatuor: Colombet, Le Magadure, Marfaing, Okamoto © Matthieu Joffres
Oeuvre magnifique, dès un Allegro où, avec une maestria et une conduite superbe des parties, les quatre instruments se séparent et se rejoignent, sans obérer notre capacité à les entendre autonomes, même quand ils jouent ensemble! C’est le miracle de l‘écriture beethovénienne, c’est aussi la qualité des Ebène, parmi lesquels l’alto de Marfaing se glisse en excellent musicien habitué à faire corps. Le mouvement lent est magnifique, de pudeur, d’élégance et de juste sentiment (Beethoven insistait sur ce “beaucoup de sentiment”, ce qui veut dire qu’il doit être exactement dosé) -et l’on n’est pas loin de la profondeur d’un opus voisin au si beau mouvement lent, le 4e concerto pour piano.
Une mélodie sur la pointe des pieds: c’est le scherzo inspiré d’un thème russe proposé par Razoumovsky lui-même. Avant de grands tutti âpres et… beethovéniens suivi d’un second thème -viennois? Final en forme de chevauchée confié surtout au 1er violon, Colombet le jouant parfois de manière un peu heurtée.
La suite multipliait les cordes.
Les violoncelles et les contrebasses de l’OfJ © Matthieu Joffres
Les jeunes musiciens de l’OFJ se confrontaient à l’énorme Grande Fugue (s’il est une musique de l’avenir, c’est bien celle-là) dans la transcription très romantique et assez furieuse du chef autrichien Felix Weingartner (par ailleurs compositeur aussi, et pianiste), assez furieuse à moins que ce soit l’ampleur de l’orchestre (6 violoncelles, 5 contrebasses, 8 altos, une vingtaine de violons) qui donnait, sous la baguette précise et engagée de Kriistina Poska (décidément, de l’arrivée du contingent féminin à la direction des orchestres, Poska est vraiment dans le peloton de tête), une puissance à cette intimidante merveille qui nous faisait penser que les quatre malheureux instruments d’un quatuor à cordes étaient trop frêles, finalement, pour une musique si révolutionnaire et qu’il faudrait, oui, la force de frappe d’un grand orchestre de cordes galvanisées, comme ce soir, pour lui rendre justice.
Tous se rejoignaient enfin en seconde partie pour une oeuvre tout aussi furieuse, le Concerto pour quatuor à cordes et orchestre de John Adams, chantre de la musique répétitive américaine mais moins rigidement que ses camarades Steve Reich ou Philip Glass (un peu comme un Berg par rapport à Schönberg et Webern) Concerto créé en 2012 à San Francisco sous la baguette de Michael Tilson Thomas et révisé peu après. Adams s’inspire de Beethoven, de motifs beethovéniens (et pas seulement ceux des quatuors) mais avec une intelligence confondante de sorte que nous avons à peine le temps de les identifier: c’est une bribe, un souffle, un état d’esprit. "L’expérience de pure invention au sens le plus large possible que j’ai jamais entreprise” : avec un dialogue constant, précis, profus, entre un quatuor à cordes (les Ebène et Marfaing, donc) et les cordes abondantes d’un orchestre mais où les bois (tous présents) et les cuivres (les plus nombreux possible) ajoutent leurs couleurs, en plus d’une harpe, d’un célesta, des percussions.
Toutes les cordes dans la Grande fugue © Matthieu Joffres
Ecriture magistrale donc où, d’ailleurs, parfois, les jeunes musiciens (certains pupitres plus exactement) sont proches de perdre pied (il y a des petits moments de confusion), rattrapés avec justesse mais avec effort par la cheffe, d’un calme olympien dans cet océan musical en forme de mouvement perpétuel (jamais de pause) qui est un peu l’ADN de la musique répétitive (mais en général sous forme d’une alternance de pleins et de déliés), à ceci près que John Adams fait confiance à l’endurance des musiciens durant cette presque demi-heure de musique. Des tutti ravageurs, le dialogue des cordes (la vélocité des membres du quatuor soutenus par les violoncelles et les contrebasses de l’orchestre avant que les altos puis les bois n’entrent dans le bal) et enfin, avant quelques notes finales apaisées (clin d’oeil!), l’ensemble des musiciens déchaînés dans une leçon d’art orchestral avec quatre solistes épuisés au premier rang, bravant la tempête avec courage: l’envie que nous avions de nous lever tous pouvait enfin se concrétiser, qui nous titillait la cervelle et les guiboles depuis déjà quelque temps.
Au moins aurai-je eu, c’est ma satisfaction personnelle, la possibilité d’honorer de justesse cette Biennale qui est un des plus remarquables rendez-vous (il y en a d’autres!) proposés par la Philharmonie de Paris.
Quatuor Ebène, Orchestre français des Jeunes, direction Kristiina Poska (dans le cadre de la 12e Biennale du Quatuor à cordes): Beethoven (Quatuor à cordes n° 8 “Razoumovsky; Grande Fugue, version pour orchestre à cordes de Felix Weingartner) Adams (Concerto pour quatuor à cordes et orchestre) Philharmonie de Paris le 18 janvier.