“Siegfried” à Bastille: la voie (ou la voix) du samouraï

A peine avions-nous quitté “La Walkyrie” (chronique du 15 novembre 2025) que “Siegfried” arrive jusqu’à nous. On fera évidemment encore des réserves sur la mise en scène de Calixto Bieto (malgré un décor spectaculaire) mais ce “Siegfried” très applaudi à la première vaut d’abord pour un superbe plateau vocal. Endurance comprise pour un spectacle qui dure pas loin de six heures…

Siefried couvert du sang du dragon (Andreas Schager) et Mime (Gerhard Siegel) ‍© Herwig Prammer/ Opéra national de Paris




Siegfried est né dans la forêt. Il y a été élevé, il ignore le monde. Son père adoptif, Mime, lui a donné une éducation mais elle n’est pas désintéressée: grâce au jeune héros, à sa force, Mime réussirait à récupérer le fameux trésor des Nibelungen et surtout l’anneau qui donne le pouvoir. Anneau gardé par Fafner, le Géant, devenu dragon. Passent encore Alberich, autre Nibelung à l’origine de la malédiction, et Wotan, le dieu des dieux devenu “Wanderer”, voyageur mélancolique. Wotan retrouve Erda la déesse de la Terre (ou déesse-mère) qui, parfois, sort de son long sommeil. Et Siegfried, lui, en âge désormais de quitter la forêt étrange et protectrice, continue de se poser des questions sur ses origines. Il en recevra les réponses brutales, par Mime d’abord, qui lui annonce que ses parents sont Siegmund et Sieglinde et qu’ils sont morts, par l’Oiseau de la Forêt ensuite dont il comprend le langage après avoir tué l’invincible dragon et qui le met en garde contre Mime avant de lui indiquer le chemin de Brünnhilde, celui de l’amour. Ainsi Siegfried connaîtra-t-il l’amour à défaut de la peur.

Brünnhilde (Tamara Wilson) et Siegfried (Andreas Schager) ‍© Herwig Prammer/ Opéra national de Paris

Paradoxalement c’est sans doute, de cette Tétralogie, l’épisode le plus contemplatif. Succession de longues scènes à deux personnages le plus souvent, trois parfois, autour de l’unique héros, Siegfried, et d’un personnage en parallèle, dieu et non héros, le Voyageur, alias Wotan. Les contempteurs de Wagner auront beau jeu de trouver bien longues ces confrontations aux dialogues ou aux monologues si abondants malgré la spectaculaire beauté de la musique (avec leitmotivs à la clé, venus de l’Or du Rhin ou réutilisés dans le Siegfried-Idyll) On peut aussi être très ému par ce héros solitaire qui cherche son chemin, confronté à l’humaine condition, sans savoir vraiment qui il est, et qui peu à peu, d’ailleurs, qu’il soit dans le combat ou dans la force des sentiments, se révèle (c’est l’originalité psychologique de ce Siegfried-là) de plus en plus brutal, coléreux, aussi intense comme guerrier que (on le supposera) comme amant.

Erda (Marie-Nicole Lemieux) © Herwig Prammer/ Opéra national de Paris

La forêt. On félicitera la décoratrice, Rebecca Ringst, pour ce décor magnifique où les arbres sont la tête en bas, sur lesquels glissent des éclairs d’argent, d’où surgissent des êtres incertains (d’après l’apocalypse) dans des lumières fuligineuses. Forêt qui recule d’acte en acte (contrairement à celle de Macbeth qui avance), comme pour marquer que Siegfried s’en délivre avant son approche de la bien-aimée. Bieto a trouvé d’une certaine manière le filon: après le mur connecté de La Walkyrie, cet immense mur végétal qui, dans le volume de l’Opéra-Bastille, sera visible de tous et spectaculairement.

On lui reprochera évidemment de s’en tenir plus ou moins là. Pour une ou deux idées qui font sens -cette autre forme végétale qui ressemble à un animal tapi, ce visage aux yeux en forme de phares qui symbolise le dragon au regard paralysant de basilic- Bieto ne fait rien de la fameuse épée, Notung, rien de Mime sinon une sorte de voyageur de commerce, rien d’Erda, réduite, sous un voile, à assister, muette, à la confrontation du Voyageur et de Siegfried (Siegfried ignorant jusqu’au bout qu’il a face à lui son grand-père) et pas grand-chose non plus de l’immense duo final où Siegfried et Brünnhilde passent leur temps à se chercher -condamnés qu’ils sont aussi à déchirer les morceaux de plastique qui enfermaient Brünnhilde à la fin de La Walkyrie.

Siegfried (Andreas Schager) et l’Oiseau de la Forêt (Ilanah Lobel-Torres) © Herwig Prammer/ Opéra national de Paris

C’est en fait comme si, de toute cette masse métaphysique que représente Siegfried, Bieto déniait la force, estimant que la légende (qui après tout ressortit de la mythologie germanique), revisitée par le geste wagnérien, n’avait plus rien à nous dire sinon en la situant dans une sorte de fin du monde puisque, justement, le crépuscule des dieux… Niant finalement les leçons d’un Alexandre le Grand, d’un Bonaparte, d’un Gengis Khan, et peut-être des samouraïs dont parfois Siegfried semble prendre l’apparence, un tissu noué autour du front, des gestes trop brefs de taïchi. C’eût été une piste intéressante à suivre, mais à suivre jusqu’au bout, la voie de la sagesse pour un héros qui sent monter en lui un bouillonnement de colère -après le dragon il tuera Mime et répondra avec insolence et brutalité à ce Voyageur qui l’interroge, sans égard pour son âge et le respect qu’il lui doit, alors qu’il ignore jusqu’au bout qu’ils sont du même sang.

Le dragon Fafner (Mika Kares) © Herwig Prammer/ Opéra national de Paris

Evidemment un décor ne suffirait pas à notre bonheur. C’est dans l’interprétation vocale que ce Siegfried nous a comblé. Et d’abord par Siegfried lui-même, Andreas Schager, voix d’une puissance, d’une vaillance et d’une clarté incroyable sans aucune fatigue (après tant d’heures) dans cette scène finale où c’est à qui, de lui ou de la Brünnhilde de Tamara Wilson (magnifique elle aussi, comme on l’avait constaté dans La Walkyrie), projettera au plus loin les sentiments amoureux dont il brûle. Avec, de la part de Schager (mais aussi de Wilson et sur un temps moindre) une intelligence vraie de l’évolution psychologique du rôle.

Magnifique aussi le Wanderer de Derek Welton, au superbe timbre de baryton-basse, aussi impérieux que mélancolique. Sa Erda est Marie-Nicole Lemieux et il faut une présence comme elle pour la défendre, même si le rôle est un peu trop grave pour Lemieux qui, du coup, manque de projection et semble parfois en difficulté sur certaines notes. Excellent Mime de Gerhard Siegel qui, lui aussi, compose un caractère: comme pour nous dire “j’avais un intérêt personnel à élever cet enfant mais j’ai fini évidemment par m’attacher à lui, être innocent de son hérédité”. Un Mime à la fois fourbe et sincère et Siegel, d’une belle voix de ténor, le construit très bien.

Le Voyageur-Wotan (Derek Welton) et Erda (Marie-Nicole Lemieux) © Herwig Prammer/ Opéra national de Paris

La basse du dragon Fafner (le Finlandais Mika Kares), le baryton de Brian Mulligan en Alberich et la jolie intervention de l’Oiseau (Ilanah Lobel-Torres) complètent une distribution menée le plus souvent tambour battant par Pablo Heras-Casado malgré un premier acte qui manque de tension. On n’a pas la volupté sonore distillée par un Philippe Jordan il y a quelques années mais, surtout dans le dernier acte, après quelques très belles interventions solistes, un déchaînement orchestral dans le duo final qui fera lever les spectateurs de leur siège, acclamant chanteurs et musiciens confondus.

Car, selon un principe venu d’on ne sait où, l’équipe de mise en scène ne viendra saluer qu’au dernier volet, Le crépuscule des dieux. Donc la saison prochaine.


Siegfried de Richard Wagner, mise en scène de Calixto Bieto, direction musicale de Pablo Heras-Casado. Opéra-Bastille, Paris, jusq’au 31 janvier.
















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