Au théâtre du Gymnase “Belle Lurette”, le joyeux testament d’Offenbach
En attendant Jean-Paul Rouve en “Malade imaginaire” de Molière, le Gymnase propose la dernière oeuvre d’Offenbach, “Belle Lurette”, portée par une joyeuse troupe d’amateurs quasi professionnels. Beaux costumes, belle musique, histoire farfelue mais qui a du sens: le public est ravi.
Le jeune duc de Marly (Hippolyte Bruneau) et sa cour © G.Plagnol
Belle Lurette donc: la dernière oeuvre d’Offenbach (si l’on excepte les fameux Contes d’Hoffmann auxquels il travailla une partie de sa vie) et restée inachevée. Offenbach avait fini la partition “chant et piano” et c’est Léo Delibes, l’auteur de Lakmé ou de Coppélia, qui fit l’orchestration, écrivit l’ouverture et quelques scènes, quand la musique et les paroles se chevauchent. Belle solidarité entre compositeurs, Delibes réussissant à faire du pur Offenbach car on ne voit en rien les coutures. Belle Lurette est donc vraiment un ouvrage d’Offenbach, et d’abord dans ces moments de loufoquerie qu’on adore, où, laissant de côté l’intrigue, on part dans des airs qui ne font rien avancer du tout mais sont de pures délices ou de purs délires comme ce duo parodiant le Beau Danube bleu sur un rythme de tyrolienne où Malicorne, le serviteur du Comte, nous conte (ah! ah! ah!) comment il vagissait sur les rivages du grand fleuve -qui n’est d’ailleurs jamais bleu ni à Vienne ni ailleurs.
Ce qui me ramène d’entrée de jeu (presque) à l’intrigue. Belle Lurette est le nom d’une jeune fille, blanchisseuse de son état chez madame Marceline; elle est jolie et charmante avec son délicieux trio d’amoureux, dont Campistrel “chanteur de Toulouse”, et ses amis, un peintre et un poète. “Mais je ne peux pas me partager en trois pour vous contenter” Elle n’aura pas à le faire puisque lui arrive une proposition de mariage avec le duc de Marly, proposition faite par le Malicorne, serviteur fourbe comme l’est son maître (doté d’une inconscience exquise de jeune noble priapique qui a biberonné au mépris de classe), un Malicorne qui surgit devant nous en chantant un couplet sur les beautés de la statistique qui n’aura évidemment rien à voir avec la choucroute qui va suivre (non, ça ne se passe pas en Alsace)
BelleLurette (Béatrice Grinfeld) entourée de ses prétendants (Jean-Philippe Monnatte, Lauris Stephani, Sébastien Ferri) © G.Plagnol
Evidemment ce mariage qui éblouit d’avance la petite blanchisseuse cache une tromperie car cela permettra au jeune noble, dont les aventures amoureuses ont dû entamer la fortune, de capter l’héritage d’une vieille tante. J’arrête là sur ce chapitre car Belle Lurette, quoique blanchisseuse, n’est évidemment pas une idiote et ne se laissera pas faire. Ajoutons à cela une intrigue parallèle puisque dame Marceline a été séduite (et abandonnée) quelques années plus tôt par un rastaquouère dont elle ne sait toujours pas “si c’était un domestique ou un seigneur” (mais nous, nous saurons très vite que c’était le Malicorne!), tout cela “à cause du Champagne”: mesdames, méfiez-vous des bulles. Même de l’eau gazeuse, on ne sait jamais.
Bien sûr tout cela finira très bien.
On sent poindre, chose assez nouvelle chez Offenbach (il était temps!), une conscience sociale où les humbles se révoltent contre les dominants qui les méprisent. C’est qu’on est désormais sous la IIIe République et dans les dix dernières années de sa vie où, au début, il faisait partie du monde ancien -comprenez le Second Empire- et était boudé par le public, il ne perdit pourtant pas son inspiration, auteur encore d’une quinzaine d’ouvrages dont certains, dans les dernières années, furent encore de beaux succès, les Parisiens avides de plaisir ayant fini par lui pardonner. On ne sait d’ailleurs pas à quelle époque exacte se passe Belle Lurette, peut-être avant la Révolution (il y a une allusion à “feu Louis XV”), la mise en scène dynamique d’Yves Coudray la situant à l’époque même d’Offenbach, ce qui est très bien. Et qui permet ce tableau imitant le fameux tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple, à l’issue de l’air emblématique de l’oeuvre chanté par Belle-Lurette, qui nous dit qu’on peut toucher à tout, le roi, le pouvoir, l’armée, la gendarmerie, la république mais surtout, surtout, surtout, Ne touchez jamais à la blanchisserie (avec drapeau tricolore qu’on agite)
Au carnaval de Meudon: des membres du choeur © G.Plagnol
Et l’on retrouve aussi de temps en temps, Offenbach conscient évidemment que ce serait sa dernière oeuvre, soient des rappels de ses succès précédents -ainsi du Jabot du Colonel qui rappelle l’air de la Veuve du Colonel de la “Vie parisienne” ou du Sabre de mon père de “La grande-duchesse de Gerolstein”; ainsi des Rataplan qu’on retrouve dans Barbe-Bleue- soient aussi des clins d’yeux à des oeuvres du temps: outre Le Beau Danube bleu cet Air des Cartes chanté par Belle-Lurette sur un mode beaucoup moins dramatique que celui de Carmen. Quant à ce groupe de soldats qui envahissent la blanchisserie (à la recherche, justement, du jabot de leur colonel), ils symbolisent glorieusement l’armée tricolore grâce à ce compositeur à qui l’on avait suffisamment répété, après la cuisante défaite française, qu’il était allemand, donc ennemi. Offenbach avait évidemment à coeur de rappeler que sa patrie d’adoption était sa vraie patrie. Même s’il est triste qu’il eût encore à s’en défendre au moment de mourir…
Marceline (Marie-Charlotte Nantas) à gauche, les blanchisseuses et des soldats © G.Plagnol
Des airs joyeux, farfelus mais aussi, comme souvent chez Offenbach, évoluant dans une mélancolie qui flirte avec la gravité, sans jamais y tomber mais en serrant le coeur juste ce qu’il faut, ainsi le Bouquets flétris de Marceline ou le ravissant Adieu, mes amis, adieu, bonsoir d’une Belle-Lurette qui a tout compris et s’en veut d’avoir été si naïve. La jeune Béatrice Grinfeld est une Belle-Lurette charmante, sans excès, et qui compose très bien son personnage, une jeune femme qui prend de plus en plus d’autorité dans la colère qui l’étreint. La Marceline de Marie-Charlotte Nantas est une comédienne excellente mais son premier air a des aigus métalliques, elle est beaucoup mieux dans le Bouquets flétris, de tessiture plus basse et qui convient bien à sa voix.
Très bien le couple “infernal” de ténors, Hippolyte Bruneau en jeune duc tête à claques (joli timbre de ténorino) et Malicorne, son âme damnée (l’air de la statistique un peu haut pour lui mais comédien excellent aussi et très à l’aise dans l’air du Beau Danube bleu) Enfin, outre le très amusant personnage de Campistrel (Jean-Philippe Monnatte), un troisième ténor, Didier Chalu, fait preuve d’un timbre ravissant et d’une diction parfaite en Belhomme, le capitaine des soldats.
Scène de groupe © G.Plagnol
Je n’ai même pas cité encore la troupe: ce sont les Tréteaux Lyriques, très bons amateurs (il y a plus d’une vingtaine de choristes), qui doivent danser aussi, dans de beaux costumes qui changent à chaque acte (ravissants tableaux de carnaval au dernier acte, qui reprennent les codes de la commedia dell’arte) Nommons donc la cheffe de choeur, Julia Menna, le costumier, Michel Ronvaux, la chorégraphe, Francesca Bonato. Et bien sûr le chef d’orchestre Laurent Gossaert, qui apporte toute son énergie à l’oeuvre, à la tête de l’ Orchestre du Théatre de Rungis (cette municipalité qui a de l’argent en consacre beaucoup à la culture, et c’est à souligner), où les vents, comme souvent, sont plus affûtés que les cordes.
Belle-Lurette: on nous dit que cette expression, qui, aujourd’hui, est un peu désuette, était entrée dans la langue depuis peu. Mais l’origine en est plus ancienne puisque c’est une déformation de “l’heurette”, c’est-à-dire une petite heure. Cela sent bien plus son Ronsard ou son Du Bellay. Pourquoi donc appeler l’héroïne Belle-Lurette? Sans doute parce que les blanchisseuses qui remportaient le linge chez les particuliers pouvaient être retenues, parce que le trajet était long ou qu’elles faisaient des rencontres, bonnes ou mauvaises. Ainsi, nous dit-on au début, il y a pas mal de temps (donc belle lurette) que Belle-Lurette est partie en course. D’où son surnom?
Mais est-ce si important?
“Belle Lurette” de Jacques Offenbach, mise en scène d’Yves Coudray, direction musicale de Laurent Goossaert (et Cléophée Barrillon le 29 janvier) Théâtre du Gymnase, Paris, jusqu’au 1er février.
Voici, au centre, l’odieux Malicorne (Adrien Le Doré) © G.Plagnol