Bertrand Chamayou tête de Liszt
Au Théâtre des Champs-Elysées un concert réunissait un compositeur et son gendre. Soient Liszt et Wagner. Mais ce qui attirait davantage encore (le théâtre totalement rempli) était sans doute qu’un de nos meilleurs pianistes, Bertrand Chamayou, jouait les deux concertos de Liszt, ce qui est assez rare, malgré leur brièveté (20 minutes chacun) Autour, place au mari de Cosima Liszt, Richard Wagner (deux ans de moins que son beau-père) avec quelques pièces symphoniques défendues par l’orchestre “Les Siècles”
Bertrand Chamayou © Cyprien Tollet
Exit François-Xavier Roth, le chef historique, emporté par la vague “metoo”. Place à Jakob Lehmann. Les musiciens des “Siècles” ont-ils gagné au change? Nous le verrons. Le principe de ces musiciens réunis sur des projets étant aussi de jouer sur des instruments appropriés à l’époque des compositeurs. Ainsi on notait l’autre soir l’absence de vibrations du son qui s’éteignait net; il s’agissait de cordes et de vents de facture allemande et du milieu du XIXe siècle.
Bertrand Chamayou jouait les concertos en les séparant par l’entracte. Etait-ce son choix? Peut-être eût-il été intéressant de les entendre l’un à la suite de l’autre même si notre mémoire n’était pas à ce point altéré par la pause nécessaire entre les deux. Les deux Liszt, comme il y avait (déjà) deux Chopin. Il est tentant de les confronter tant, chez les deux grands virtuoses de leur époque, ils sont différents. Oeuvres du jeune Chopin, écrites, semble-t-il, sans effort, premiers grands concertos romantiques, l’un répondant à l’autre, selon une structure classique mais longtemps poursuivie, allegro-adagio-allegro. Oeuvres que Liszt eut du mal à écrire, l’une et l’autre, on dit que Liszt était si sollicité qu’il n’arrivait pas à se mettre à sa table de travail. On a du mal à le croire.
Le chef, Jakob Lehmann © Cyprien Tollet
Ainsi le Concerto n° 1, auquel Liszt pensait déjà au moment où Chopin écrivait les siens, mit 25 ans à se faire. Et le concerto n° 2, esquissé 9 ans plus tard (1839), fut abandonné pendant dix ans avant de subir d’autres versions, la dernière de 1861 intervenant même après sa création quatre ans plus tôt, en 1857. Liszt lui-même dirigeant un de ses élèves, Hans Bronsart von Schellendorff, fils de général. Quant au 1er concerto, c’est Liszt lui-même qui l’avait créé deux ans en 1855, dans sa bonne ville de Weimar, et sous la direction de… Berlioz.
Tous ces aléas sans doute dus aux problèmes de structure, puisque l’un et l’autre sont écrits selon un principe rhapsodique, mouvements enchaînés et reprise de thèmes cycliques (l’introduction du Concerto n° 1 revenant spectaculairement dans les mesures finales), ce qui aura pu choquer encore certaines oreilles habituées à une construction classique (et qui le resteront car peu de musiciens, même par la suite, sortiront du schéma défini par Beethoven ou Mozart, contrairement peut-être à la structure de la symphonie qui évoluera davantage) Aussi bien, quatre parties sont indiquées par Liszt pour le 1er Concerto, six pour le Concerto n° 2; mais dans les faits, et surtout pour le 1er concerto, c’est beaucoup moins net.
Contrebassistes © Cyprien Tollet
Sauf sous les doigts de Chamayou. On l’a entendu, pourtant, ce Concerto n° 1, si souvent joué -plus que son petit frère, pourtant, tous les fervents lisztiens vous le diront, d’une plus haute inspiration! Donc l’orchestre avance, le pianiste avance, c’est très bien, très beau la plupart du temps, mais le nez sur la partition, prenant les notes, les phrases, les unes après les autres (et c’est encore plus vrai sur la redoutable Sonate en si mineur) Alors disons déjà (presque pour nous en débarrasser!) la beauté virtuose du toucher de Chamayou, le juste poids des notes, cette capacité de passer en un instant de la douceur à la violence, de la tendresse à l’affirmation martiale, ce va-et-vient constant entre des sentiments opposés avec aussi cet apport très lisztien de parcourir tout le clavier- ah! ces notes aiguës si liquides dont Debussy se souviendra mais aussi, dans le 2e Concerto, après l’introduction si douce, la descente dans les graves où, avec une violence impérieuse, s’amorce une sorte de concerto “pour la main gauche et sur le côté gauche du clavier”
Tout cela installé d’une manière classique (usage très intelligent du rubato, pour mieux faire entendre qu’au-delà du virtuose Liszt est aussi un poète), sans la dimension furieuse qu’y mettent certains (et qui se justifie aussi), et sans trop exposer, à l’instar des grands maîtres d’hier, toute la virtuosité qu’on est obligé d’y mettre. Donc voici ce 1er concerto où les mouvements s’entendent désormais, cela tient à rien, un silence plus long entre les parties, avec ce final qui résume le reste: et tout s’éclaire et cela reste du Liszt, la volonté de Liszt auquel on ajoute un peu d’ordre sans rien ôter de l’esprit. Et dans le 2e concerto, là aussi, on prend des blocs: je veux dire que Chamayou nous montre ou plutôt nous fait entendre, presque en nous les pointant à l’oreille, quand on change d’humeur, quand on part sur autre chose, bref, sans négliger le détail, la structure trop souvent cachée. C’est magnifique de clarté, avec une manière de faire qui s’adapte à chaque oeuvre, qui ne les traite pas comme si elles avaient à dire la même chose sur un autre ton. Et les grands accords de la fin du 2e concerto, directement venus de Beethoven, sont du Liszt mais, comme dans tous les chefs-d’oeuvre, ils ne viennent pas de nulle part.
Le duo Chamayou-Lehmann © Cyprien Tollet
Dommage que Jacob Lehmann et les musiciens des Siècles ne soient pas toujours à la hauteur! Les cuivres ne sont pas toujours très beaux (manque d’habitude des musiciens sur ces instruments-là?) et certains passages (l’introduction du Concerto n° 1) sonnent non pas massif mais brutal.
Encadrant Liszt, le beau-fils, Wagner. En ouverture Prélude et mort d’Isolde. Si le Prélude se tient (beaux violoncelles) la Mort d’Isolde manque de cette montée mystique si caractéristique qui en fait une des plus belles pages de Wagner. Lehmann semble refuser de privilégier la ligne mélodique principale, de sorte que l’on aboutit à une page orchestrale écrasante, jouée trop forte, où ce n’est plus Isolde qui se sacrifie mais une théorie de femmes qui montent vers quelque Walhalla, des Walkyries par exemple. Une autre histoire…
Après le second Liszt le dernier Wagner, Parsifal. Le Prélude (cuivres bruyants) manque aussi de spiritualité, davantage présente dans la Musique de transformation, marche aux élans mystiques qui finit de manière spectaculaire avec cloches et tutti, souffrant parfois d’attaques un peu incertaines. C’est finalement l’ Enchantement du Vendredi Saint (Parsifal montre à Kundry l’éveil de la nature, qu’il lie, après la Passion du Christ, à sa Résurrection), dans sa subtile douceur presque impressionniste, qui semblera le mieux convenir aux musiciens des Siècles dont Jacob Lehmann, arrivé dans des conditions difficiles, commence à prendre la mesure.
Orchestre “Les siècles”, direction Jacob Lehmann: Wagner (Prélude et mort d’Isolde de “Tristan et Isolde”. “Parsifal”: Prélude. Musique de transformation. Enchantement du Vendredi-Saint) Liszt (Concertos pour piano n° 1 et n° 2 avec Bertrand Chamayou) Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 9 janvier.