A l’académie Schubert de Philippe Jaroussky

Concert de fin d’année de la promotion Schubert 2025-2026 de l’Académie Jaroussky et consacré… oh! quelle surprise, à Schubert. L’occasion de rencontrer quelques jeunes talents, de faire le tri, de parier sur les uns plus que sur les autres…

Gabriel Rostagni, Constant Despres, Michelle Tang © Claude-Yvon Nicolas


Même si tous, encore en devenir dans divers conservatoires (dont celui, évidemment, de Paris), ont la vraie ambition et aussi le vrai talent de faire carrière, on suppose, en solo. Rappelons les règles: quatre sessions d’une semaine pour les vingt retenus (cinq à chaque fois pour le piano, le violon, le violoncelle et le chant), en forme de master classes ouvertes au public -septembre, décembre, avril et juin- à l’issue de quoi est donné un concert où défilent et ces jeunes musiciens et leurs “parrains” de stage, qui ont nom Cédirc Tiberghien, Nemanja Radulovic, Anne Gastinel et Philippe Jaroussky lui-même.

Petites modifications cependant pour cette session Schubert: Cédric Tiberghien retenu par des engagements ailleurs laissait la place à Tanguy de Williencourt et Philippe Jaroussky à Stéphane Degout. Quant à Nemanja Radulovic et Anne Gastinel, bien présents cette semaine, ils assistaient au concert très sagement mais sans jouer. Alors que c’est une tradition d’entendre aussi les professeurs, sous diverses formes.

Jean-Baptiste De Maria, Anaïs Cassiers (au piano) et Lisa Chaïb-Auriol © Claude-Yvon Nicolas

Aussi bien, puisque Schubert, Stéphane Degout n’avait qu’à puiser dans l’immense répertoire des lieder, choisissant “Der Wanderer” (le génial Schubert de 19 ans) qu’il distillait d’une voix noire et intense, sans y mettre le désespoir d’un Fischer-Dieskau mais entourant le “voyageur” d’ombres terribles. Soutenu par un Tanguy de Williencourt attentif, qui accompagnait aussi Philippe Jaroussky, revenu à temps pour le concert, et dont le “Die Götter Griechenlands” (Les dieux de la Grèce) ne s’accordait pas forcément à son timbre de contreténor. N’aurait-il pas été plus intéressant qu’il reprît son timbre original de baryton, plus en accord avec ce lied?

Mathilde Reuzé, Kim Bernard au piano © Claude-Yvon Nicolas

Schubert: le choix était étrange pour les violonistes qui ne pouvaient vraiment, dans ce répertoire assez pauvre pour eux, briller d’un vif éclat. Julieanne Forrest, qui ouvrait le bal, par un peu de timidité, ne projetait guère la “2e sonatine pour violon et piano", au contraire d’un Oscar Hatzfeld dans le “Grand Duo”, qui est cependant davantage une sonate pour piano ET violon obligé. Les trois autres se faisaient entendre dans les “Trios”: Victoria Guilbaud, avec le violoncelliste Thomas Prechal et le pianiste Kim Bernard, tous trois un peu trop sages ou précautionneux dans l’ Andante un poco mosso du “1er Trio”. Il y avait plus de fougue et de vivacité chez Michelle Tang, la violoncelliste et son camarade le violoniste Gabriel Rostagni, joliment accompagnés, avec une belle délicatesse de toucher, par le jeune (19 ans) pianiste Constant Desprès: c’était le célèbrissime Andante con moto du “2e Trio” popularisé par le Barry Lindon de Stanley Kubrick. Dans l’ Allegro initial du même Trio, bel échange de la violoncelliste Célia Garetti-Nicole avec le violoniste Celio Torina, le pianiste Adrian Herpe jouant bien sa partie mais plus en retrait.

Léontine Maridat-Zimmerlin avec Adrian Herpe au piano © Claude-Yvon Nicolas

Il restait deux violoncellistes à entendre et les professeurs (en l’occurrence Anne Gastinel) savent à qui confier les occasions de briller. Dans l’ “Arpeggione” Mathilde Reuzé faisait preuve de tendresse et d’autorité, avec parfois l’ombre d’un sourire: son plein et ardent. On se disait aussi que Jean-Baptiste de Maria n’allait pas beaucoup se faire remarquer. On avait oublié que, dans le lied du “Pâtre sur le rocher”, très bien interprêté par la voix corsée de Lisa Chaïb-Auriol, Schubert avait eu la formidable idée de faire accompagner le piano par un violoncelle très présent, où De Maria se montrait à la hauteur de ce chef-d’oeuvre.

Il n’y eut cependant, en-dehors des “professeurs”, que 4 chanteurs, le 5e étant au lit, grippe oblige. Avec pour tous un très beau choix de lieder, alternant le connu et le moins connu. La soprano Clara Orif, dont le timbre s’arrondira, était très bien dans le splendide “Marguerite au rouet” (Gretchen am spinnrade) et dans le “An die nachtigall”, mettant une juste émotion dans les appels au rossignol ou au bien-aimé -et l’on sait l’importance du texte, dans ces oeuvres particulièrement, dont Stéphane Degout avait donné la mesure aux élèves, à supposer que d’eux-mêmes ils ne l’aient pas compris. Ainsi, très beau doublé aussi de Léontine Maridat-Zimmerlin: le moins connu Versunken (“Englouti”) et le An die Musik narrés avec grâce et de belles couleurs de mezzo. Etranges et magnifiques enfin, “La jeune fille et la mort” (Der Tod und das Mädchen) et la romance de Rosamunde, surtout par la voix de Vincent Candalot, au magnifique timbre de contre-ténor et, cette fois (ou alors, ayant entendu Jaroussky plus tôt, je m’y étais habitué!), cela me parut aller fort bien à ces deux lieder.

Anaïs Cassiers et Julieanne Forrest © Claude-Yvon Nicolas

Les pianistes avaient évidemment la plus belle part, revenant chacun plusieurs fois en accompagnant leurs camarades chanteurs mais aussi violonistes ou partenaires de trios. M’ont moins passionné Kim Bernard et Adrian Herpe (lui eut un prix au concours de piano de Roubaix, chronique du 26 novembre) même si je n’ai aucun reproche particulier à leur faire. Anaïs Cassiers se signalait dès l’accompagnement de la “2e sonatine” par un très joli toucher et une belle sensibilité. Elle tenait la partie haute du piano dans les Variations sur un thème en la bémol (avec Kim Bernard comme partenaire) et cette partition modeste devenait charmante.

Mais les deux les plus prometteurs étaient Constant Desprès et Martin Jaspard. Le premier, outre son accompagnement si sensible de Candalot, avait un morceau “à lui”, le 3e Klavierstuck D. 946, le plus difficile des trois, qu’il prenait à toute allure, qu’il bousculait même parfois; et parfois cela cassait mais le plus souvent cela passait, avec quel engagement!

Ils sont tous là! © Claude-Yvon Nicolas

Restait Martin Jaspard, à peine plus âgé. On devrait en entendre parler. Un mien confrère, grand connaisseur du piano… et des pianistes, me disait avoir entendu par ce jeune homme les plus beaux Tableaux d’une exposition de toute sa carrière de critique. Il y eut ainsi une beauté incroyable de toucher dans l’accompagnement de mademoiselle Orif, dans celui d’Oscar Hatzfeld. Mais son Moment musical opus 94 n° 2 fut incroyable, de construction, de sensiblité, d’étrangeté, avec une attention rare aux silences, qui sont la respiration d’une oeuvre et que tant de pianistes (jeunes mais aussi moins jeunes) négligent pour happer le public par une virtuosité qui, trop souvent (effet d’Internet), se met en scène. Jaspard n’a pas besoin de ça; ou plutôt il sait quand ce n’est pas nécessaire, car le génie de la musique suffit amplement.

Vivement avril!

Et d’ici là EXCELLENTE ANNEE


Concert de la promotion Schubert de l’Académie Jaroussky: oeuvres de… Schubert! La Seine Musicale, Boulogne-Billancourt (92100), le 19 décembre.

La prochaine session de master classes aura lieu du 13 au 17 avril 2026. Elle est ouverte au public.







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