Au TCE, “Manon Lescaut” de Puccini: fille perdue sans colliers

D’un compositeur si célèbre, ce n’est pas l’opéra le plus représenté chez nous. Ce fut pourtant son premier triomphe. Et dans la version donnée au Théâtre des Champs-Elysées brillent deux diamants en Manon et des Grieux: Ailyn Perez et Roberto Alagna. Ce ne sont pas les seules qualités de cette production (presque) exemplaire.

Deux amants perdus (Ailyn Perez et Roberto Alagna) © Vincent Pontet



Pourquoi donc faut-il qu’Oliver Mears, le metteur en scène, qui avait réussi de manière très subtile une mise en scène assez exemplaire jusque là, gâche à ce point le 4e acte de cette “Manon Lescaut” alors qu’il était si facile, en suivant son idée même, d’y trouver un substitut? Cela lui valut une bronca d’une partie du public, qui parut assez exagérée à certains, mais l’on restait sur cette mauvaise impression qui faisait que la mort de Manon n’avait plus grand sens. Je vais y revenir à son heure, évidemment.

Il était courageux à Puccini, compositeur dont les deux précédents opéras avaient connu des fortunes diverses, un triomphe pour le premier, Les Villi (même Verdi l’apprécia), un échec cinglant pour le second, Edgar, de s’attaquer à ce sujet-là. Il n’avait plus droit à l’erreur, âgé désormais de 35 ans, mais il avait pris un risque (calculé) en reprenant la même histoire que Massenet, l’histoire de cette Manon, coquette jeune femme dont l’ascension et la chute avait fait la réputation (sulfureuse) de son auteur, ecclésiastique par-dessus le marché, un grand siècle plus tôt, l’abbé Prévost.

La danse de Manon et son frère devant les vieux messieurs (Ailyn Perez et Iuri Samoilov) © Vincent Pontet

Et neuf ans avant Massenet avait suivi les péripéties du roman. Que décida donc un Puccini sûr de son talent? “Massenet ressent le sujet en Français, avec la poudre et les menuets. Moi je le ressens en Italien, avec une passion désespérée” Et là où Manon avait son heure de gloire avant la tragédie, Puccini impose à ses librettistes surpris (dont Leoncavallo qui ne songeait pas encore à passer du côté de la composition) une intrigue qu’on pourrait dire déconstruite, où nous devons deviner (si nous connaissons l’histoire), dans les trous entre les actes, des morceaux d’intrigue, ce qui n’est pas trop difficile puisque l’Italien est plus intéressé par la tragédie amoureuse que par l’ascension d’une jeune femme qui a été d’abord porteuse de joie -ce qui, on le sait, n’intéresse guère les musiciens d’opéra, surtout en Italie où le drame a des couleurs encore plus noires qu’ailleurs.

La joyeuse assemblée à l’auberge d’Amiens. Acte 1 © Vincent Pontet

Deux premiers actes donc, la jeune Manon, promise au couvent par son père, rencontre dans une auberge-étape deux hommes, l’un qu’elle va aimer, le chevalier des Grieux, l’autre qui pourrait la couvrir d’or, Géronte de Ravoir -le prénom du personnage peut nous éclairer sur son âge. Vieux séducteur mais elle préfère partir avec l’étudiant des Grieux. Sauf que, premier mystère, on la retrouve femme entretenue chez Ravoir, on ne sait pourquoi elle a quitté des Grieux, sans doute parce qu’il n’a pas d’argent (c’était ce que son propre frère dépravé avait laissé entendre à Ravoir), mais c’est lui qu’elle aime et d’ailleurs le voici qui arrive quand Ravoir est sorti, ils s’enlacent, ils vont faire l’amour mais Ravoir les surprend, voici les gendarmes, on envoie Manon aux galères.

Les deux actes suivants, dans leur sécheresse, c’est le départ de Manon (dans le roman, pour peupler l’Amérique française des années 1750) que des Grieux, dans un geste désespéré, choisit d’accompagner. Mais la jeune femme mourra dans un désert de pierres, épuisée, assoiffée, malade.

Les policiers vont encadrer le départ des malheureuses © Vincent Pontet

Très subtilement Oliver Mears procède dans sa mise en scène par un glissement progressif, avançant dans le temps comme pour montrer que Manon, d’une époque à l’autre, subit le même pouvoir masculin qui la condamne à la coquetterie, à l’amour vénal, à une forme de soumission séductrice. C’est un peu réduire le caractère de Manon qui est tout de même une coquette, éblouie par le luxe ou même simplement par tout ce qui brille. Mais, pour être un peu trop dans l’air du temps, cette idée-là fonctionne plutôt bien. Premier acte à l’auberge, on est au XVIIIe siècle, costumes de jeunes femmes entretenues richement vêtues, hommes plutôt de l’époque de Boilly, début du XIXe. Deuxième acte: des hommes en smoking regardant danser Manon, époque même de Massenet ou Puccini (l’ai-je dit, 9 ans seulement entre les deux oeuvres, création de celle de Puccini au Théâtre Regio de Turin en février 1894) Le programme reproduit la “Nana” de Manet, c’est l’époque des demi-mondaines.

Ravoir (Nicola Ulivieri) et Manon (Ailyn Perez) © Vincent Pontet

Actes trois et quatre fulgurants. Manon, condamnée, est embarquée pour l’Amérique: misérable tas de malheureuses dont on rase le crâne -pas d’allusion véritable de la part de Mears aux tondues de la Libération mais à toutes les humiliations subies par les femmes en déchéance. Habits des hommes très “années 40” autour de policiers des dictatures. C’est beau et juste. Et voilà la catastrophe…

On est en Amérique. Fasciné par les toiles d’Edward Hopper, Mears imagine Manon et des Grieux dans un de ces bars lugubres et vides peints (admirablement) par l’Américain. C’est là que Manon est en train de mourir, épuisée (chante-t-elle en permanence) Mais c’est absurde. La “vraie” Manon est en plein désert. Elle crève de soif. Elle le dit. Elle le chante. Déshydratée, à bout de forces. “Désert aride, terre impitoyable” chante des Grieux… et l’on est dans ce bar. Manon: “Oui, au secours! Une goutte d’eau” Dans ce bar, évidemment, des Grieux lui sert un verre. Et cela continue: “Dans ce pays désert (chante-t-elle), cherche un abri pour la nuit” Et l’on a devant nous ce bar, avec des loufiats dont on ne saisit pas vraiment le rôle. Et l’agacement devant ce texte qui contredit complètement les images nous gâche l’émotion qu’on devrait ressentir. Si Mears voulait être en phase avec le récit, il lui suffisait de situer les personnages dans Monument Valley, lieu mythique des westerns de John Ford et d’une vraie aridité, eux. “Mise en scène absurde” bougonnait une spectatrice à la sortie, qui restait sur cette mauvaise impression faisant oublier tout le reste.

Manon, petite baby doll © Vincent Pontet

D’autant qu’Ailyn Perez était une Manon magnifique, jouant aussi bien sur la coquetterie -c’est parce qu’elle veut partir avec tous ses bijoux et colliers et qu’elle perd du temps qu’elle se fait arrêter chez Ravoir- que sur la compassion que nous inspire sa déchéance. Aigus royaux, ligne de chant parfaite, timbre pur et d’une juste puissance, capable de très beaux pianissimi, déjà star dans plusieurs parties du monde et pas encore très connue chez nous, l’Américaine de parents mexicains aura été une fulgurante découverte pour beaucoup. Elle trouve en Roberto Alagna un partenaire de choix -à ceci près que notre chanteur vedette, qu’on entendait moins ces temps-ci, a, à 63 ans, du mal à passer pour un “étudiant”. Mais le timbre reste stupéfiant de projection, de perfection, d’éclat, d’émotion -ténorissimo comme les adorent toujours les opératolâtres et Alagna, ce soir-là, était aussi applaudi en des Grieux pour sa composition qu’en Alagna pour sa vaillance.

Manon (Ailyn Perez) et des Grieux (Roberto Alagna) © Vincent Pontet

Le reste de la distribution, plus annexe, est sans reproche. Annexe car Puccini réserve la majeure partie de son oeuvre aux deux protagonistes. Nicola Ulivieri est impeccable en Ravoir. Le Lescaut de Iuri Samoilov est d’un parfait cynisme. Et dans divers petits rôles Léo Vermot-Desroches, lui qu’on avait beaucoup aimé en Edgar dans “Lucie de Lamermoor” à l’Opéra-Comique (voir ma chronique du 8 mai dernier), met un peu de temps à s’installer. Il donne sa pleine mesure dans le joli air de l’Allumeur de réverbères, peut-être était-il impressionné au début de chanter au côté d’Alagna, avant de nous régaler de quelques aigus dignes du maître…

Bon choeur Accentus. Orchestre national de France excellent sous la baguette survoltée de Lorenzo Passerini qui fait résonner (presque trop; mais est-ce trop?) un orchestre puccinien torrentiel (cela aurait déplu à un Pierre Boulez) mais comme pour nous dire (et c’est réussi): “Tout ce qui se trouve dans ce déchaînement orchestral pour soutenir cette triste histoire, vous l’entendrez dans les autres chefs-d’oeuvre, mais tout y est déjà contenu”

Et Manon meurt dans un coin de ce café improbable, petite baby doll.








Manon Lescaut de Giacomo Puccini, mise en scène d’Oliver Mears, direction musicale de Lorenzo Passerini. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, jusqu’au 15 novembre.















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