Cd: Etienne Bazola, chanteur baroque romantique

C’est un chanteur baroque. Mais qui s’essaie à un autre style: le lied. Le lied romantique. Le plus romantique qui soit, Schumann. Et, bien sûr, aujourd’hui, Schumann Robert est indissociable de Schumann Clara. Bazola et son pianiste y ajoutant le numéro 3 (sans jugement), Johannes Brahms.

Il faut passer peut-être au-delà du premier lied, Im wunderschönen Monat Mai (Au magnifique mois de mai): le temps que le baryton qu’est Bazola trouve ses aigus qui sont un peu trop tirés, en particulier dans les paroles les plus lentes. Cela est beaucoup moins sensible dans le deuxième lied, Aus meinen Tränen spriessen (De mes larmes jaillissent…) mais avec, dès les premiers mots, une élégance, une retenue, qui nous font tendre l’oreille. On est dans Schumann -ai-je oublié de le dire?- dès le deuxième lied, les Dichterliebe, autant dire Les amours du poète. 16 poèmes qui parlent de manière parfois détournée de l’amour, poèmes dus à un des plus grands de ces poètes allemands qui formaient un bouquet de créateurs magnifiques, et très différents des Français de la même époque, eux bien plus flamboyants (d’Hugo à Baudelaire) : Heinrich Heine qui, si francophile, vivra, dès l’âge de 34 ans, ses 25 dernières années à Paris, changeant son prénom en “Henri”, enterré désormais au cimetière de Montmartre. Et qui, à l’instar de ses amis ou compatriotes écrivains restés de l’autre côté du Rhin, conserve cependant une intimité dans l’écriture qui en fait sa perfection.

Schumann écrit les Dichterliebe l’ année de son mariage avec Clara. Ce sont de petits tableaux intimes, de la musique de chambre chantée et il faut déjà rendre hommage au pianiste Thomas Costille, qui se montre un accompagnateur racé, élégant, chambriste justement, même dans l’avant-dernier lied (où la voix de Bazola claironne avec beauté), Aus alten Märchen winkt es (Des anciens contes, me fait signe…) , sur ce rythme de cavalcade chasseresse que Schumann a toujours affectionné. Bazola choisit, avec la diction la plus juste possible, une demi-teinte qui donne quelque chose d’esquissé aux sentiments exprimés par Heine, retranscrits par Schumann avec une grande économie de moyens. La tendresse mélancolique d’un amour blessé où l’on ne sait si le poète regrette les fleurs (Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne, la Rose, le lis, la colombe, le tournesol) ou les amantes qu’elles symbolisent. Parfois les sentiments s’emballent: Lorsque je regarde dans tes yeux / Tous mes maux et mes souffrances s’effacent. Quand j’embrasse ta bouche, je suis complètement guéri.

Il y a parfois une force puissante, la danse est là, les flûtes et les trompettes résonnent: Das ist ein Flöten und Geigen. Certains de ces chants ne durent même pas une minute, musique en contrepoint du poème, c’est le plus souvent une ou deux minutes à peine, à l’exception du dernier lied, Die alten, bösen Lieder (Les vieilles et odieuses chansons) auxquelles succèdent les affreux et mauvais rêves à ensevelir dans un grand cercueil qu’on comparera à de hauts lieux de l’imaginaire allemand, Heidelberg, Francfort, Cologne, dans l’ombre du Rhin ou de ses affluents. Schumann a écrit sa Symphonie Rhénane, Heine est né au bord du fleuve, à Düsseldorf. Mais au-delà des rêves et des chansons si désagréables, le cercueil emporte aussi ce qui a laissé le poète: j’y ai enfoui mon amour et aussi mes douleurs.

C’est une version de baryton inédite qui nous est proposée, où Bazola s’installe plutôt bien dans cette tessiture parfois tendue (l’aigu du 7e lied, Ich Grolle nicht (Je ne t’en veux pas) qui décrit une rupture douce) Curieusement ce n’est pas, à de rares exceptions, dans les lieder de Robert qu’il peine parfois, au contraire. Mais dans le premier lied de Clara, par exemple, qui ouvre le Cd. Ou dans le dernier Brahms des 4 chants sérieux: le 4e (Quand je parlerais les langues des hommes et des anges) dont les incessantes notes de passage le mettent parfois en péril.

C’est par cette oeuvre de Brahms, racontait-il, une des dernières du compositeur, où Brahms met en lieder des textes de l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’il a découvert avec Udo Reinemann le lied romantique et c’est ainsi qu’il a quitté -le temps d’un Cd? On n’en est pas si sûr- le baroque. Mais est-ce toujours dans ce qui "vous a accompagné depuis, une musique qui n’allait jamais me quitter” qu’on est le meilleur? Il y a de la rigueur, de la force, dans ce Brahms-là mais parfois un peu d’emphase, une difficulté à trouver un ton, il est vrai fort périlleux car ce sont des textes qui iraient mieux sous une forme cantate, avec accompagnement d’orchestre plutôt qu’avec la nudité du piano.

Piano d’ailleurs fort bon. Mais Thomas Costille, le pianiste, c’est d’abord dans l’accompagnement des Dichterliebe qu’il brille le plus, je l’ai dit, dessinant un contrepoint élégant et dessiné d’un trait ferme à la voix d’Etienne Bazola, dans la demi-teinte.

C’est aussi, évidemment, Clara, dont on continue d’explorer l’oeuvre. Si j’ai dit -et je ne m’en dédie pas- que Robert a évidemment du génie et Clara un grand talent, ce n’est pas réducteur. Mais regardez ces Variations sur un thème de Robert Schumann (tiré d’une des Bunteblätter): même fort bien menées par Thomas Costille, eles sont très classiquement écrites. Vous me direz que Brahms fit la même chose. Mais avec plus de force encore. Elles s’écoutent cependant avec beaucoup de plaisir. Car le thème en est fort beau!

La vraie découverte est finalement le bouquet de lieder de Clara, parfaitement choisis par Bazola. Si le Geheimes Flüstern hier und dort (Chuchotements secrets ici et là), dans sa profonde mélancolie, trouve donc le chanteur parfois en difficulté dans les aigus, le sentiment est là, comme il est là dans la tendresse résignée du Liebst du um Schönheit (Si tu aimes pour la beauté). Mais c’est surtout (et l’on regrette que pour ces deux lieder-là ne soient pas mentionnés les noms des poètes) Die Lorelei qui séduit: Clara, sur le texte de Heine encore, trouve l’emportement, la puissance mélodique, où l’on voit les flots du Rhin s’accrocher au rocher que surmonte la belle et maléfique sirène. Là, elle a fait éclore un petit chef-d’oeuvre même s’il paie son tribu, dans sa rythmique emportée, à une autre cavalcade terrible, celle du Roi des Aulnes schubertien.

Schumann: Les amours du poète. Clara Schumann: 3 lieder. Brahms: 4 chants sérieux opus 121. Etienne Bazola, baryton. Thomas Costille, piano. Un Cd Oktav Records

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