A lOpéra-Comique “Nuit sans aube” de Matthias Pintscher… et coeur de pierre

Il n’est pas si fréquent qu’un opéra contemporain soit donné à Paris. On a ainsi accueilli avec intérêt celui de Matthias Pintscher, “Nuit sans aube”, donné à l’Opéra-Comique, dans une mise en scène qui était un plaisir pour l’oeil.

Evan Hughes (Peter) et Hélène Alexandridis (Azaël) © Stefan Brion



“Nuit sans aube”, qui est le titre du 12e et ultime tableau de cet opéra. On lui préfère le titre du 11e, “Le coeur froid” Oeuvre ramassée (les opéras contemporains le sont assez souvent), 1 heure 45, ponctuée de courts interludes symphoniques, sur un livret un peu énigmatique qui mélange des personnages de différentes religions avec quelque chose, parfois, de faustien, et en tout cas de profondément romantique.

Matthias Pintscher, on le connait bien en France. Il a entre autres dirigé l’Ensemble Intercontemporain pendant dix ans (jusqu’en 2023), travaillé avec Pierre Boulez. Au point (il s’en explique assez bien) d’entretenir avec sa patrie une relation assez ambiguë. “L’Allemagne, je l’ai toujours plus ou moins évitée” - à force de diriger en France, au Japon, tous les grands orchestres américains et européens. Or voici qu’à l’occasion d’une randonnée en Forêt-Noire (le thème de la forêt est omniprésent dans Nuit sans aube), relisant le conte dont le livret sera tiré, s’éveille quelque chose en lui de ce fond puissant de romantisme qui donna à l’Allemagne à la fin du XVIIIe siècle et sur tout le XIXe quelques de ses plus grands écrivains.

(Est-on d’ailleurs sûr, et je suis injuste en semblant exclure la grandeur de ceux du XXe siècle, que les Mann, Döblin, Seghers, Grass, Brecht ou Benn, ne se soient, parfois inconsciemment, inscrits tous dans cette filiation où la nature est si présente?)

Marie-Adeline Henry (Anubis) © Stefan Brion

Survint alors la proposition du directeur du Staatsoper de Berlin, Daniel Barenboim soi-même. Pintscher y avait dirigé Wagner en particulier. L’Opéra-Comique s’y intéressa aussi et c’est ainsi que la deuxième oeuvre lyrique de Pintscher ( j’emploie l’adjectif ordinal à dessein, pour souligner qu’on en espère d’autres, malgré le temps passé, presque 30 ans, entre les deux premiers) fut donc créée en début d’année (le 11 janvier) à Berlin, en allemand et deux mois plus tard (le 11 mars) à Paris, cette fois en français, dans une excellente traduction de Catherine Fourcassié.

Le conte lui-même s’appelle donc Le coeur froid, il est d’un certain Wilhelm Hauff, aussi célèbres (le conte et l’auteur) en Allemagne qu’inconnus en France. Hauff est mort à 25 ans au début du XIXe siècle, son histoire est totalement faustienne puisque Peter, le héros, accepte de changer son coeur contre un coeur de pierre en échange d’une immense richesse. Bien sûr tout finira fort mal pour lui…

Katarina Bradic (La mère) © Stefan Brion

Etrangement le librettiste, Daniel Arcadij Gerzenberg, n’a pas du tout gardé ce registre faustien ce qui enlève beaucoup à l’évolution de l’intrigue. Mais Peter devient ainsi l’archétype du héros romantique à la Werther qui cherche un sens à sa vie, à sa présence au monde, errant dans une sorte de rêve triste où les murmures sombres de la forêt lui sont un refuge et un danger. Il se croit maudit ou “élu” (c’est un peu la même chose!) portant la “marque de Caïn”, sa mère, pétrie de superstition, cherchant à le rassurer, sa fiancée, Clara, pragmatique, finissant par le quitter pendant que dans ses rêves il est la proie du dieu des Morts égyptien, Anubis, et de l’ange déchu, Azaël, qui, dans les religions monothéistes, symbolise l’empire du Mal et Satan.

La mère de Peter sera le triste instrument de son destin.

Pintscher tisse au fil des tableaux une partition où passent les ombres des grandes figures allemandes plus contemporaines de la musique. On entend parfois, évidemment, l’influence de Berg, même d’un Richard Strauss, et plus particulièrement d’un Schönberg dans les grands écarts des voix et dans les frottements de timbres, par groupes d’instruments dont les éléments évoluent comme dans un ciel immobile. Rien de la clarté minimaliste de certains Français comme Dusapin. Orchestre abondant, motifs répétés, hautbois romantique (pour le personnage de la fiancée), montée des cordes autour du violoncelle et tout à coup ces quatre interludes orchestraux (Waldmusik, musiques de la forêt) où passe parfois (on pense forcément aux Murmures de la forêt) l’esprit de Wagner.

Le rôle de la mère -important car c’est elle qui déclenchera la catastrophe- est tenu par Katarina Bradic: la mezzo serbe n’a pas toujours un français très clair, son chant est encombré d’un petit vibrato et les écarts de tessiture lui posent parfois problème; elle ne compense que partiellement cela par une vraie présence. Rien à dire en revanche de la lumineuse Clara de Catherine Trottmann et Marie-Adeline Henry compose un flamboyant Anubis, endurance vocale en sus. Quant à Azaël, il est incarné par la grande comédienne de théâtre qu’est Hélène Alexandridis. On a bien aimé par ailleurs le Peter d’Evan Hughes, parfois effacé, parfois timide, mais qui compose, élégance d’un timbre pas toujours audible comprise, un douloureux personnage, presque christique sur la fin, en tout cas perdu et désespéré comme il se doit quand on est un héros romantique… allemand.

“Forêts (fort peu) paisibles”… © Stefan Brion

On se gardera de faire la moindre remarque à Matthias Pintscher-chef-d’orchestre, qui sait mieux qu’un autre comment diriger Matthias-Pintscher compositeur et tirer des individualités du Philharmonique de Radio-France de beaux mélanges sonores, dans une clarté de lignes qui fait parfaitement résonner les angles et les ombres de la partition. La mise en scène de James Darrah Black se concentre sur l’arrière-plan de l’histoire, le mystère vénéneux de cette forêt qui passe du noir au rouge fulgurant -presque celui de l’incendie, quand ce n’est pas la venue d’Anubis qui la transforme en un fond sanglant où pendent les cadavres des animaux sauvages-, monde étrange et angoissant où le héros se perd, où les personnages croisés ont quelque chose d’arbres maudits, morts peut-être, branches mortes ou âmes mortes, on ne sait.

Coeur de pierre mais au final, contrairement au conte, un héros peut-être sauvé par l’amour maternel (“Ton coeur est mon coeur”) en un grand point de suspension. Nuit sans aube, certes, mais lumière de l’espérance…


Nuit sans aube, opéra de Matthias Pintscher, mise en scène de James Darrah Black, direction musicale de Matthias Pintscher. Opéra-Comique, Paris, du 11 au 17 mars

(Certains confrères parlent du “4e opéra” de Pintscher. Je me réfère à deux d’entre eux, “Cloches fêlées” et “L’espace dernier”, qui semblent nommés “théâtre musical”)





































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